Le Bon Camp a été produit lors des 23h BD 2018. Ce challenge demandait de réaliser 24 pages en 23 heures, avec le thème « attraction fatale » et la contrainte « passer le test de Bechdel ». Pour ce projet, j’ai voulu expérimenter un maximum. Partir d’une histoire déjà existante dans mon univers (L’Écharpe) et l’étendre de la façon la plus inattendue possible.
Créativité : terminer 24 pages en 23 heures
Pour finir dans les temps, j’ai travaillé à tout simplifier.
Il me fallait un scénario simple, un style simple, et m’assurer que le thème et la contrainte étaient respectés de façon très lisible, même si je ne voulais pas interpréter le thème de l’attraction au premier degré. Il me fallait donc éviter à tout prix de centrer sur de la romance.
Marie et Shujaa sont donc, dans l’histoire, toutes les deux attirées par le fait d’exister. Être vues, interagir avec le monde. Seul problème : il n’y a qu’un seul corps.

Narration et mise en scène : la forme au service du fond
Toujours dans une volonté de lisibilité et de simplicité absolues, j’ai opté pour un style sans line et une palette de couleurs méga-restreinte.
Recourir aux aplats (pas de contours) me permettait également de beaucoup expérimenter à quel point la limite est floue entre où s’arrête Marie et où commence Shujaa. Dans le monde de leurs pensées, tour à tour mélangée et dissociées.
Côté palette de couleurs, j’ai opté pour un bleu et un rose doux et harmonieux pour Marie, tandis que Shujaa est affublée d’un contraste orange/violet presque agressif. Ainsi leurs caractères se ressentaient dans la couleur.

Scénario : le conflit intérieur
Marie et Shujaa sont dans le même corps et possèdent la même mémoire. Sur tout le reste, elles divergent. L’une prône l’authenticité et l’autre la conformité. J’explose plusieurs choses à travers ce conflit :
- le camouflage social et ses effets : comment explorer qui on est vraiment si on passe son temps à se conformer aux autres et peut-on vraiment être heureux comme ça ?
- la crise identitaire : à un même problème de pression sociales, deux réactions différentes : Marie accepte (conformité) et Shujaa refuse (authenticité). Chaque fois que l’une priorise sa vision, l’autre en pâtit.
Pour renforcer la violence de cet affrontement, j’ai opté pour une approche narrative frontale et explicite : une dispute dont la tension est croissante et dont on ne connaîtra jamais le vainqueur.
Personne ne peut résoudre ce conflit à la place de Marie et Shujaa. Pas même moi.

Ce que j’ai voulu transmettre
Le conflit qui bouscule Marie
Marie est tiraillée entre camper sur ses positions et céder rien qu’un peu à Shujaa. C’est terrible de douter de ce qu’on est, ce qu’on devient. Est-ce qu’en cédant, elle ne trahirait pas qui elle a été jusque là ?
Qu’est-ce que ça veut dire « être moi » et est-ce quelque chose de fixe ou de mouvant. Combien de planches du bateau de Thésée peut-on changer en restant soi-même ?
Marie face aux autres
On voit peu les autres dans le récit : la famille de Marie, ses amis… ils sont là, mais n’ont même pas toujours un visage. Et pourtant ils pèsent de tout leur poids sur les décisions de Marie. Même loin, ils sont présents, aimants mais aussi oppressants.
C’est ainsi que pèsent les proches, même inconsciemment, sur les personnes confrontées à des injonctions sociales, raciales ou de genre.
Mais même Marie et Shujaa sont si différentes qu’elles sont chacune l’autre de l’autre, et se pèsent mutuellement sur le coeur et la conscience.
Les racines de Marie
Marie a été adoptée et connaît mal sa culture d’origine.
A quel point les racines sont importantes et nous définissent ?
Le besoin de conformité de Marie fait écho à la stratégie inconsciente « d’assimilation » des personnes issues de cultures colonisées : plaire en se faisant oublier et parfois en s’oubliant soi-même.
En résumé, « Le Bon Camp », c’est…
Un challenge (presque) réussi
- Récompense : lapin d’argent, pour avoir terminé, mais avec quelques jours de retard.
- Une histoire qui indique subtilement appartenir à un univers déjà raconté (on voit d’ailleurs l’écharpe dans les dernières cases)
- Une palette de couleurs restreinte et un style qui tranchent avec mes habitudes mais qui racontent !
Diffusion : site web des 23h BD
Ce que j’ai réalisé :
-
scénario complet
-
croquis des planches
-
colorisation


