J’entendais les adultes s’affairer, procéder à l’installation du campement. C’était le meilleur moment pour procéder à mon enquête.
Je parcourus les lieux jusqu’à entendre la voix de ma nouvelle amie qui fredonnait toujours en exécutant je ne sais quelle tâche.
– Jehora, c’est incroyable, j’ai entendu quelque chose d’assez étrange par là ! Prétextai-je. TU viens voir ?
– Je pense que tu t’excites pour rien, mais oui, je viens, si tu veux.
Dès qu’elle fut assez proche, je lui murmurai de me guider assez loin des autres. Je pris la parole dès que je sentis son pas ralentir.
– Alors voilà, commençai-je, un peu gêné. J’ai besoin que tu lises ma lettre pour moi.
– La lettre qui était avec toi quand on t’a trouvé ? Mais pourquoi ?
– J’aimerais vraiment l’entendre. Ossah me l’a résumée, il ne me l’a jamais lue.
– C’est vrai que c’est bizarre, d’autant plus que c’est lui qui l’a lue à voix haute au Conseil. De toute façon, la plupart d’entre nous ne savent pas lire.
– Tu as le droit d’assister aux Conseils ?
J’anticipai sa réponse à son silence gêné.
– Disons qu’en fait… Je traîne toujours discrètement près de la tente quand ils se réunissent. C’est toujours très intéressant et puis j’aime pas quand on me cache des trucs.
– Et tu as entendu quoi ce jour-là ?
– Heu… comme il t’a dit, le bandeau, tes yeux, le Sage que tu dois aller voir, mais je me souviens d’une chose dont il ne t’a jamais parlé.
– Quoi ? Dis-moi, vite !
– Tu en es bien sûr, Jehwad ? Ce n’est pas une chose que tu as envie d’entendre.
J’étais trop curieux. Cette lettre était à moi, même si elle n’était pas nécessairement pour moi. J’avais le droit de savoir.
– Je suis prêt à t’écouter.
– Bon, alors… Comment dire ça ? Heu… Déjà la personne qui a écrit la lettre, c’est ta mère. C’est elle qui te conduisait chez le sage.
– Ma mère…
C’est assez bizarre de réaliser qu’on a une mère, brusquement, comme ça. Je n’y avais jamais vraiment pensé, pourtant c’était évident : quelque part, il devait y avoir une famille qui m’attendait et qui pourrait m’aider.
– Est-ce que la lettre mentionne d’autres membres de ma famille ?
– Non, Jehwad. Ta mère et toi étiez seuls pour ce voyage. Et vu le ton de la lettre, je ne pense pas que tu aies qui que ce soit d’autre en guise de famille.
– Pourquoi tu dis ça ? M’emportai-je, choqué.
Jehora soupira.
– C’est toi qui as voulu savoir, n’oublie pas. Ecoute bien ceci : ta mère dit au début de la lettre « si quelqu’un trouve ces écrits sur mon fils et les lit, c’est que je suis morte et qu’il n’a désormais plus personne vers qui se tourner ».
J’accusai le coup en silence. J’étais en train de souffrir de la mort de quelqu’un dont, deux minutes plutôt, je ne soupçonnais même pas l’existence. Mais plus que la tristesse, et ce n’est qu’aujourd’hui que je perçois l’horreur de la chose, c’était un désespoir égoïste et sans bornes qui m’envahissait. Avant même de pleurer cette mère que j’avais osé oublier, je me lamentais sur mon sort d’orphelin amnésique, frustré de perdre ce qui était probablement ma seule chance de recouvrer un jour la mémoire.
– Jehwad ? Jehwad. Réponds-moi. Est-ce que ça va ?
– Je ne sais pas. J’encaisse le choc, en quelque sorte. En tout cas, je te suis reconnaissant d’avoir bien voulu me dire tout ça. Merci pour ton aide.
– Ce n’est pas grand-chose. Moi aussi, à ta place, j’aurais voulu savoir, évidemment.
Nous regagnâmes le camp en silence. Il faisait plus frais, le soir avait dû succéder au jour. Le vent fredonnait entre les rochers et les dunes un air qui ressemblait vaguement aux refrains de Jehora.
Il me restait encore plusieurs semaines avant d’arriver à destination et de devoir prendre une décision : retourner à Kanasoa et espérer y trouver quelque chose, opter pour les plateaux de l’Est dans l’espoir d’y guérir mes yeux… un autre choix s’esquissait : rester à Tam, et essayer de m’en sortir sans plus rien devoir à quiconque. Le choix de la paresse, de la facilité, de l’abandon. Ou, au contraire, le choix du courage et de l’autonomie ?
Une seule chose était certaine : aucune de ces options ne me semblait préférable pour le moment, mais il faudrait bien que je me décide.

L’univers de EDD
EDD est une histoire que j’ai commencé à écrire quand j’étais encore à l’école. A l’époque, j’avais découvert « les Enfants de la Pluie », un long-métrage d’animation ; et j’ai eu envie de faire quelque chose qui se présente dans un univers à la fois semblable et différent. Plus le temps passe et plus EDD perd ses ressemblances avec « Enfants de la Pluie » et gagne en originalité. Peut-être que quand j’aurai entièrement réalisé la version finale, je regarderai à nouveau le film d’animation qui m’a inspiré, et je me rendrai compte que les deux histoires n’ont rien en commun. Je trouve que ce serait assez drôle !